Quand la jeunesse s’expose

Dans le cadre de ma licence Lettres et Sciences humaines – parcours Métier de l’écrit, j’ai écrit une chronique d’exposition sur Rappelle-toi de la couler des fraises et Retrospective My Eye, exposées au Crédac du 20 janvier au 2 avril 2017.

Qu’ont en commun deux jeunes artistes, fraichement sortis de l’école d’art ? La place de l’autre dans leur processus de création. Si l’art contemporain a redéfini l’art comme étant l’expression de la subjectivité d’un artiste, Lola Gonzalèz et Corentin Canesson utilisent le collectif comme substrat de création. Comme deux ados se réapproprient leur chambre avec les photos de leurs amis et les posters de leurs idoles, Lola et Corentin affichent leur univers au Crédac, Rappelle-toi de la couler des fraises et Retrospective My Eye, du 20 janvier au 2 avril 2017.

La sortie de l’école

En 2012, Lola Gonzalèz reçoit les félicitations d jury de l’ENSBA de Lyon. Jeune vidéaste, elle reçoit le prix Linossier cette même année. Aujourd’hui, à seulement 29 ans, elle est  régulièrement exposée à la galerie Alix. Mais tous les artistes ne bénéficient pas d’une aussi facile entrée dans la vie active que Lola ? A peine sortie de l’école, un jeu artiste peut se retrouver désemparé. Ses projets ne sont plus rythmés par des échéances imposées par les professeurs, il ne dispose plus des ressources et des moyens que l’école mettait à sa disposition. C’est sans doute ce qui s’est passé pour Corentin Canesson. Diplômé de l’École Européenne Supérieure d’Art de Bretagne, Corentin est parti vivre de son art à Paris. La documentation de l’exposition (signée par Léna Patier) nous indique que Corentin a dû peindre ses toiles dans le salon de son propre appartement. Contraint par l’espace, il a contraint son œuvre. Il a d’abord limité son support : Corentin ne peint que sur des toiles de 195×130 cm. Ensuite il s’est donné des limites temporelles : une toile peinte par jour. En s’imposant ses propres règles; l’artiste recrée une atmosphère de productivité scolaire. Il a trouvé son credo : être son propre professeur.

Le jeu des références

Et l’exercice ne s’arrête pas là. Corentin se donne la consigne suivante : s’approprier et réinterpréter les œuvres des plasticiens qu’il admire. La brochure explique : « on repère les gestes et les manières de ses pairs, tantôt les empâtements caractéristiques d’Eugène Leroy, tantôt les aplats cernés de Bram Van Velde, là encore l’expressionnisme de Joan Mitchell. » on pourrait même se risquer à dire que cette toile à demi peinte en bleu au fond de la salle est une référence au bleu de Klein, ou que ces traces de peintures sont une libre référence à Jackson Pollock. Toutes ces contraitnes, Corentin les accepte avec plaisir. Il explique d’ailleurs que ces protocoles sont autant d' »obsessions ludiques » pour lui. La peinture n’est qu’un « acte spontané de plaisir », dans lequel il convoque avec plaisir une multiplicité de citations traversant les deux derniers siècles de l’histoire de l’art. De plus, fort de son statut de commissaire d’exposition, Corentin sait faire des références aux expositions passées. Par exemple, il réutilise le socle de Mathieu Marcier qui était stocké dans les collections du Crédac, le repeint et s’en sert à son tour. Une exposition très savante en somme, qui multiplie les références que seuls les visiteurs les plus aguerris pourront comprendre.

Lola Gonzalèz, elle, semble porter beaucoup d’importance à l’influence des autres artistes sur son travail. Mais à l’inverse de son camarade d’exposition, elle n’utilise pas l’art de la citation, mais incorpore les œuvres d’autres artistes. Aux fenêtres, Lola décide d’accrocher de grands voiles peints de Nicolas Rabant. Dans la première salle, elle expose deux œuvres du collectif Accolade Accolade : deux grands panneaux, recouverts de tissus fleuris, affublés de pigments, liants acryliques et paillettes. Également,  deux tirages de photos de lichens sont affichées, prises au microscope par sa mère, Pascale Gadon-Gonzalèz.

L’esprit du collectif

Tous ces artistes, vous l’aurez compris, ne sont autres que des proches de Lola. Si chez Corentin, les artistes cités sont des figures d’influences qui ont façonné sa pâte d’artiste, chez Lola c’est une toute autre démarche. La documentation sur son exposition (signée Claire Le Restif) explique que Lola « pense son propre travail de manière collective ». L’artiste affiche ses références issues, non pas de sa culture, mais de sa vie de tous les jours.

Lola est réalisatrice et reste fidèle à l’idée de « s’exprimer ensemble ». Dans ses courts métrages ce sont ses amis qui jouent les personnages du film. Lola met d’ailleurs en scène cette coopération amicale en jouant de la mise en abîme. Dans la première salle, le film « Here we are » passe sur une télé. Il représente le groupe d’amis de Lola regardant le film projeté dans la seconde salle « Rappelle-toi de la couler des fraises » dans lequel beaucoup ont joué. L’artiste instaure une ambiance de convivialité où ses souvenir sont accrochés au mur, dans la salle d’exposition comme dans le film. Amis/acteurs et visiteurs ne font qu’un.

Il règne également une certaine convivialité dans la salle de l’exposition de Corentin Canesson. En plus de s’imposer des contraintes plastiques, Corentin s’est imposé des contraintes budgétaires. Il a consacré les bourses qu’il a obtenues tant à ses peintures, qu’à la production de son groupe de musique, The Night He Came Home. Au centre de la pièce, au pied d’une colonne, trône un lecteur de vinyle où tourne en boucle le dernier album du groupe, Retrospective my Eye, du même nom que l’exposition. Comme Lola, Corentin met à contribution ses amis. La place du groupe dans son exposition est elle que le visiteur peut même acheter acheter l’album du groupe dont ls pochettes sont peintes à la main par Corentin Canesson.

La couleur et l’espace

Dans son protocole, Corentin Canesson s’impose une énième contrainte : celle de ne peindre qu’avec de la peinture à l’huile. Longue à sécher, ce type de peinture permet au plasticien de revenir sur son œuvre et de la modifier autant qu’il le souhaite. Avec l’acrylique il expérimente des formes abstraites et joue sur la superposition des couches et des couleurs. De plus, Corentin sait profiter de l’espace du Centre d’art contemporain d’Ivry. L’ancienne usine d’œillets bénéficie d’une architecture à l’américaine : de grands espaces emplis de la lumière du jour qui passe aisément par les grandes fenêtres.

Du côté de Lola Gonzalèz, l’ambiance est beaucoup plus intimiste. Les teintures sur rideaux de Nicolas Rabant filtre la luminosité des fenêtres pour plonger la salle dans des teintes rosées et bleues. Se rapprochant d’un coucher de soleil, les lumières plongent in media res les visiteurs dans un monde onirique. S’ajoute à cela le thème musical des court métrages qui se propagent d’une salle à l’autre renforçant la mise en abîme du film dans le film. Dansant, électronique, cyclique. Un univers qui se défait bien volontiers du réel comme le suggère l’intrigue du film qui a donné le nom à l’exposition « Rappelle-toi de la couler des fraises » : Un homme et une femme échouent sur une page bretonne. Trois hommes les amènent dans une maison sur le bord de mer? petit à petit le couple va être atteint du mal qui touche déjà le groupe : voir la vie en négatif et en monochromatique. Alternant des plans subjectifs avec des plans objectifs, le film plonge le specateur dans une histoire des plus uncanny (inquiétante étrangeté), et se garde bien d’expliqer le phénomène.

Mais alors, comment s’exprime la jeunesse ?

Avec un style référencé et influencé, en ne jurant que par le collectif et s’entourant de ses pairs. Mais aussi en jouant des différents support multimédias. Si on disait que l’art contemporain était l’expérimentation et le détournement d’objet pour laisser place à un discours sur la subjectivité d’un auteur, ici nos artistes ont choisi d’exprimer leur subjectivité en groupe.

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